Europe 2007

Ces stéréotypes qui vont prendre beaucoup de temps à être démolis

« Nous, les Français, nous ne nous attendons à rien de la part des Roumains après l’adhésion de la Roumanie et de la Hongrie (sic) dans l’Union Européenne. C’est plutôt les Roumains qui attendent quelque chose de l’Europe ». Voilà ce que m’a dit Jean-Paul U., d’ailleurs journaliste français. Passons sur le fait que le second pays énuméré fait partie de l’Union Européenne depuis voilà déjà deux années. Mais ce qu’il m’a dit ensuite a cristallisé mon opinion sur les stéréotypes français à l’adresse des Roumains. 

L’image de la Roumanie est beaucoup plus détériorée parmi les Français que celle de la Bulgarie, ai-je constaté. Cela à cause du fait que, du moins, les Parisiens que j’ai questionnés, ne savent presque rien sur la Bulgarie. Ni même le nom de la capitale. « Budapest, n’est ce pas ? », me demande Laurent.
Lorsqu’on prononce « roumain », une image simpliste se forme presque automatiquement dans la mémoire des Français. Les gens qui voyagent au dessus de l’Eurostar, les voleurs, les tsiganes. Jean-Paul m’a révélé qu’avant son départ pour la Roumanie, il a été alerté sur les chiens vagabonds qui se trouvent partout dans le pays. Et tous les stéréotypes qui lui sont restés depuis l’enfance – l’exécution sommaire de Ceausescu, les deux visions de monde de l’Europe – les occidentaux civilisés et puis… l’Europe de l’Est. Il aurait voyagé n’importe où en Afrique, à laquelle il était déjà habitué, mais pas en Roumanie. Sur le terrain – c’est-à-dire lors du sommet de la francophonie que la Roumanie a accueilli cet automne – la situation était très différente quand même. Il s’est bien senti là-bas et a eu la grande surprise que la plupart des Roumains parlaient le français. Mais cela n’exclue pas qu’après l’adhésion, il y ait des problèmes sur le marché du travail en France, croit-il à présent. « Les autorités doivent faire quelque chose parce que, les frontières une fois ouvertes, n’importe quel travailleur ou criminel peut entrer en France »

“Le plombier roumain”
Roger, un vieux Parisien, il n’a rien contre le fait que les Roumains viennent faire les boulots que les Français ne veulent pas – les métiers « ignobles » - balayeurs, femmes de ménage, laveur de carreaux, etc. Pour lui, ce sont les Turcs qui présentent plus de danger que la Roumanie. La raison : la religion musulmane. « Or, c’est pas le cas de la Roumanie et de la Bulgarie, pays catholiques (sic) par excellence ». Tout de même, le plus grand problème de la Roumanie, ce sont les tsiganes, pensent beaucoup de Parisiens. Madjid, patron algérien d’un restaurant le croit aussi. « Lorsque tu entres dans la maison d’autrui, tu dois le respecter », dit-il à l’adresse des « plombiers roumains » à venir dans la France. Et puis, il y a les tsiganes venus de la Roumanie qui falsifient les monnaies, les percent afin qu’elles entrent dans les machines à parking. « Ce sont des enfants, moins de 12 ans, qui gâchent l’image de la Roumanie » est d’avis Jean Alain, serveur dans un bistrot, quartier Place d’Italie. « Il y a des gens qui profitent du système, mais je ne vais pas généraliser. » dit-il. Mais plus ou moins, les Français ont des stéréotypes bien enracinés à l’adresse des Roumains. Ça va prendre longtemps pour les changer. Apparemment, un Mircea Eliade ou un Constantin Brancusi, pas plus que le caractère latin de la langue roumaine et les liens historiques n’y suffisent. Ce sont les relations humaines de chaque jour qui comptent, pour avoir une vision beaucoup plus pragmatique.

Voir la Roumanie à travers la misère de Borat

16 heures et demi, des Parisiens sortent du cinéma rue des Halles, tout en rigolant après avoir vu « Borat » . J’hésite à les questionner parce qu’il vont se rendre compte que je suis roumaine. Le film qui semble une parodie à l’égard des Kazakhs se prouve un danger réel pour l’image des Roumains.

image D’abord je les écoute lorsqu’ils parlent entre eux. « Parfois, la réalité est plus dure que la fiction » fait Roger un commentaire vers sa copine. Puis, je les abordent frontalement. Cinq français sur dix que j’avais interrogés à la sortie s’en foutaient que les images du début du film étaient tournées en Roumanie, pas au Kazakhstan. « En réalité, le pays de Borat , c’est la Roumanie ? Roumanie l’ « européenne » ? s’interroge un autre, une mine presque choquée. Mais la plupart, même s’ils trouvent que c’est pas « politiquement correct » de se moquer ainsi des Roumains, Américains et Kazakhs à la fois, ils n’arrêtent pas à rire. « La voiture à tractation animale de la bande-annonce est une vieille Dacia communiste, je l’ai reconnue, l’ancêtre de la Logan et les affreux figurants sont tous Roumains » . C’était Laurent. Il y a quand même quelques uns qui pensent que Borat c’est insultant , que l’humour est de mauvais goût, et que ce n’est qu’une facette de la Roumanie que l’on surprend sur la pellicule. Le mal est déjà fait ! Un des plus puissants stéréotypes à l’adresse des Roumains est renforcé. On les voit déjà en villageois arriérés, misogynes, buvant de l’urine de cheval fermentée. J’ai vu cela dans les regards accusateurs – les Roumains se confondent avec les Tsiganes de la village en sujet - Glod – qui, en plus, ont fait vendre leur pays pour quelques dollars et qui à présent cherchent à en avoir plus en poursuivant Sasha Cohen en justice. « Seraient-ils vraiment si fauchés ?», lève son sourcil Michel. « Un défaut que l’on pourrait croire national à en juger par le récent classement de la Roumanie dans le rapport sur la corruption de Transparency », continue la jeune femme. A vrai dire, ils ont tous reconnu qu’il y avait un parfum de crédibilité, que ça sentait le documentaire. Et cela ne laisse pas aux français l’impression d’un pays en train de joindre le club des pays européens plein temps.

“Le Monde” vu de l’interieur

image380.000 exemplaires, 550 journalistes et un seul nom, Le Monde, sont suffisants pour que tout journaliste de Roumanie considère une visite même fulgurante dans la rédaction du Monde un bon sujet de presse. Un reportage sur “le quotidien de la rue des Italiens“ (qui a changé quand même de siège depuis son lancement) repris aussi sur la une de Cotidianul, le journal pour lequel je travaille, n’est point une histoire ennuyante. Moins de 100.000 copies vendues pour le meilleur quotidien généraliste de Roumanie, une industrie dans le vrai sens depuis seulement 15 années et des journalistes qui ont du mal à suivre des vraies études de spécialité ou bien à des mentalités d’arrière-garde passent pour des raisons suffisantes pour leur faire connaître l’atmosphère “corporate“ qu’on ressent dès qu’on entre dans le bâtiment du Monde.

imageInvraisemblance versus lieux communs
Des journalistes “schizophrènes“ (selon le secrétaire de rédaction Jean-Pierre Giovenco) qui détiennent des actions de leur quotidien, ça en se passe pas en Roumanie, mais chez la fabrique de news de monsieur Colombani. 30 pourcents des actions sont détenues par les journalistes, selon lesquels on peut pas rien décider. Le reste appartient à la société crée par la famille du fondateur. Le gros morceau, 48% est divisé entre des vrai capitalistes tels Lagardère ou Hachette, explique Giovenco. Aussi des éditions de soirée et des petites rotatives dans des hôtels du monde entier pour faire imprimer en temps réel le journal, comme l’assure toujours Jean-Pierre Giovenco, ça on va pas trouver non plus sur la presse roumaine. Et en même temps il y a des histoires communes sur les problèmes de la presse écrite à nos jours ici et ailleurs: le patronat de plus en plus menaçant, l’essor de l’Internet ou les publications gratuites, qui touchent 1 million exemplaires distribués par jour on France, selon Giovenco. Un support média qui doit nécessairement se réinventer tous les jours, s’il s’agit de le faire apparaître à Bucarest ou à Paris.

Photo 1: entrée dans la rédaction de Le Monde - Julien Weber
Photo 2: Jean-Pierre Giovenco

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